Malick Sidibé, un portraitiste plein d’humanité !


Malick, dans son studio de Bamako

En janvier 2011 au Mali, j’ai eu le privilège de rencontrer « L’Oeil de Bamako », l’icone de la photographie africaine : le portraitiste Malick Sidibé. Avec simplicité déconcertante, assortie d’un humour africain, il a accepté de raconter et commenter l’histoire de sa vie.

Du dessin…

Malick est né en 1936 à Soloba, petit village de brousse, dans le cercle de Yanfolila, à 300km au sud-ouest de la capitale, à la frontière de la Guinée. Au départ, il dessine, surtout des animaux à l’encre de chine et cela dès sa première année scolaire. Cartographie, croquis, schémas… Malick manie tellement bien la plume qu’il est devenu le dessinateur officiel de sa classe. Lorsqu’il a 15ans, le gouverneur français de la région, Maurice Cimeter, découvre ses dessins et propose à sa famille de l’envoyer à Paris l’École des Beaux Arts et financer la moitié des frais de scolarité. Malheureusement, Malick a perdu son père 4ans plus tôt, et sa famille est dans l’impossibilité financière d’accepter cette offre.

En 1952, le gouverneur envoie Malick à l’École des Arts Soudanais de Bamako. Quand on lui demande de choisir une spécialité, il opte pour la sculpture, mais le directeur de l’école lui répond : la sculpture n’est pas un métier pour un musulman, tu feras de la bijouterie ! Malick apprend donc ce métier, avec seulement un jour de dessin par semaine, la seule matière qui l’intéresse vraiment et le pousse à continuer. Trois ans après, il quitte l’école avec son diplôme en poche, même s’il reste persuadé que « la bijouterie, ce n’est pas l’affaire des Peuls » !

…A la photographie

Sa vie bascule en juillet 1955, avec la rencontre de Gérard Guillat-Guignard, dit « Gégé le photographe », un jeune parisien venu s’installer à Bamako. Le Français lui demande de peindre la devanture de son studio. Une fois terminée, il propose de l’embaucher. Malick commence à travailler à la caisse, pour la vente et la livraison des photos. Un an après, il s’achète son premier appareil photo : un 6×6 BROWNI Flash(Kodak). Grâce à lui, il est maintenant en mesure de répondre aux invitations des jeunes de la capitale à photographier leurs soirées dansantes.

En 1958, Gégé part en Nouvelle Calédonie, et laisse Malick maître à bord du studio Photo Service. « Il ne restait plus que moi, il y avait du succès ! » Plusieurs gérants se succèdent, jusqu’à l’arrivée d’un Libanais qui pousse Malick à quitter le studio. « En ce temps là, les Libanais n’avaient pas de considération pour l’homme noir, ils étaient là uniquement pour le business, je ne voulais pas travailler avec eux. Je suis Africain, j’ai étudié. J’avais donc une autre vison de la vie ».


Kodak Brownie Flash 6×6 : le premier appareil de Malick

Le Studio Malick

C’est en 1960 – année de l’indépendance du Mali – que Malick créé son propre studio au quartier Bagadadji, le studio Malick, Très vite, le plus jeune photographe de la ville devient le chouchou des clubs yéyé de Bamako, « Il y avait plus de 80 groupes, je n’arrêtais pas de travailler ! ». En début de soirée, Malick s’occupe des portraits au studio, et à partir de minuit, il enfourche sa bicyclette pour immortaliser les soirées dansantes. « Certains soirs je faisais jusqu’à 5 soirées, c’est à dire 7 films 36 poses ! Pour suivre le rythme, j’ai donc du acheter un Solex et un appareil 24×36. »

Une complicité se crée entre Malick et les jeunes : ils viennent au studio se faire photographier avec leurs amis, sur leur bicyclette ou leur moto, avec un chien… Un jour, un éleveur de moutons lui demande même de faire son portrait avec une de ses bêtes « Le mouton était tellement beau qu’il ne voulait plus le manger ! ». En sortant du studio, il a vendu l’animal.


Malick me montre un album de bal de fin d’année datant du 29 juin 1965

L’art du portrait…

Pour Malick, chaque portrait est différent, les gens n’ont jamais le même visage, le même corps, le même engagement, ou la même pose… Avant chaque séance de portrait, Malick se familiarise avec le sujet dans le but de le décontracter, cerner ses attentes et atouts physiques. « Quand quelqu’un de timide arrive, je lui souris, cause avec lui en l’amenant sur le plateau… il est à l’aise ! Le photographe ne dessine pas, mais les éclairages et la position du sujet sont primordiales : le sujet doit aimer son portrait.»  Malick m’a assuré que jamais un client ne s’était plaint de son travail ! « J’étais obligé de plaire : les films et développements sont coûteux ici au Mali ! J’ai vu des photographes qui laissaient faire le modèle et ne produisaient du coup pas de belles poses… Tout le monde venait alors à mon studio ! » Les jours de fête, les gens font la queue et Malick peut passer plusieurs heures derrière son trépied « J’étais tellement sollicité ! »

Selon lui, la photo c’est le plus beau des métiers : amusant et très social. Pendant les portraits, le photographe discute avec son sujet, plaisante avec lui. Ensuite, si la photo plaît, le client sera ravi et le photographe apprécié ! « Partout où je passe, même dans les bureaux, les gens me saluent, me respectent, on m’aime ! Parfois, quand la photo est très bonne, certains croient même que je suis un génie ! « 


Séance de portraits au studio Malick à Bamako

…et de la réparation

En 1957, Malick commence à réparer les appareils amateurs chez Gégé. Un jour, il envoie un appareil ROLLEI à Paris pour réparation. « Quand j’ai vu le devis, je me suis dit : le cerveau d’un Européen est égal à celui d’un Africain. Ils l’ont renvoyé cassé et j’ai réussi à le réparer moi-même. J’ai su alors que je pouvais m’occuper aussi des appareils professionnels. » En 1962, Malick est le plus grand technicien du pays, il répare également des appareils envoyés de Mauritanie, de Guinée, et d’une partie du Burkina. Curieux de connaître chaque mécanisme, c’est avec beaucoup de plaisir que le photographe bamakois passe de longues heures à remettre en état les appareils. « Là j’ai appris que le besoin de l’homme est immense. Chaque pièce, vis, écrou est là pour une raison précise, c’est très passionnant, et cela pour toutes les marques d’appareils ! »


Aujourd’hui, c’est Karim, un des fils de Malick, qui a repris le studio et s’occupe des réparations

La reconnaissance

En 1994, lors de la première édition des Rencontres Photographiques de Bamako, les organisateurs choisissent d’exposer le travail de Malick : c’est le départ d’une reconnaissance internationale pour lui. « J’avais de quoi montrer ! Je garde tous les négatifs, même ceux des amateurs, avec à chaque fois les nom et prénom du modèle. C’est un vrai trésor ». Pour les Européens, Malick est un témoin, en particulier des périodes pré et post coloniales de la société malienne.

En 1995, il expose ses portraits pour la première fois en Europe, à la FNAC Étoile de Paris avec Seydou Keita, un autre photographe malien. Il exposera ensuite dans plusieurs pays européens, au Japon, à six reprises aux USA… ses œuvres sont exposées dans les plus prestigieuses salles d’exposition du monde telles que la National Portrait Gallery de Londres, la Fondation Cartier à Paris, le musée Guggenheim à New-York… En 1998, André Magnin, spécialiste de l’art contemporain africain, lui consacre même une biographie.

En 2002, il est couronné Chevalier des Arts et Lettres de l’Ordre du Mérite Français. En 2003 il est le premier africain à gagner le Lion d’Or de la Biennale d’Art de Venise et le prestigieux prix Hasselblad : c’est la consécration de son travail, la reconnaissance professionnelle. Ces deux prix sont les plus importants aux yeux du photographe malien, ils rendent hommage à 50 années de travail photographique. En 2008, le Centre International de la Photographie de NewYork lui décerne l’Infinity Award of Lifetime Achievement et en 2009 on lui remet le prix espagnol Photo España Baume&Mercier.


Médaille du prix Hasselblad, sortie d’un vieux carton contenant divers prix dont le Llon d’or de la bienale de Venise…

De la photo à l’œuvre d’art

Malick commence sa carrière internationale à une période où l’Europe est intéressé par la photographie africaine. D’après le photographe, l’art occidental n’attire plus les Européens, or dans la photo africaine ils découvrent quelque chose de très mystérieux. Malick aime répéter que « L’Europe a tout fini ! Le beau, l’art, vous en avez assez ! Les Européens ne veulent plus du luxe, ils en ont assez, ils veulent du primitif dans l’art”. Malick réalise que l’Afrique est devenu un marché d’artistes pour les anciens colons : comme pour la peinture ou la sculpture, la photographie est maintenant un marché à conquérir. « On m’a dit que les photos que je faisais sont des « œuvres d’art », pour moi ce n’était que des portraits, la photo n’avait pas de vocation artistique à l’époque. Ca a été une très grande chance pour moi.

Les Occidentaux ont une certaine philosophie : ceux qui ont goûté n’aiment plus, et ceux qui ne connaissent pas veulent ça ! » Il me donne un exemple : certains masques des tribus Dogon ne signifient rien pour les Maliens au fond, alors que les Européens les habillent de leurs définitions. L’artisan qui a sculpté ce masque n’a même pas idée de ce qu’on va mettre là-dedans ! La philosophie accordée à l’œuvre et le regard qu’on y pose changent. De l’autre côté de la Méditerranée on ne comprend pas vraiment ce que le photographe cherche à montrer dans ses portraits, mais on aime ce qu’on n’a pas l’habitude de voir. « Pour eux, nos photos sont artistiques, elles font voyager, alors que mes images sont juste des portraits. »


Boîtes de négatifs chez Malick : un véritable trésor pour les collectionneurs !

« Avec le numérique, vous êtes à moitié photographe »

Malick n’aime pas le numérique, il ne connaît pas vraiment ça. Pour rien au monde il n’échangerait son Hasselblad contre un appareil numérique, encore moins échanger son labo contre un ordinateur et une imprimante. Le photographe bamakois est autant passionné de prises de vues que de réparations, ou de développements et tirages ! « Avec le numérique, tu es à moitié photographe, tout est déjà acquis dans le matériel. L’appareil automatique connaît mieux la photographie que le photographe, la machine est plus compétente que le cerveau humain, il n’y a plus d’efforts à faire. » Malick a suivi les changements de gélatine des films, d’abord de sensibilité 50 ASA, puis 100, 200… la photo argentique, Malick ne connaît rien d’autre. Au labo, il prend plaisir à choisir le papier, le temps de pose, il aime voir apparaître l’image dans le révélateur. Un autre point en faveur du photographe africain : la sélection des photos, casse-tête de nombreux photographes « En France j’ai remarqué qu’on ne sait plus quelle image choisir, tellement il y en a trop ! Quand vous faites 500 images pour un reportage, les 500 font partie du reportage ? C’est difficile de choisir non ?! » Tout est devenu trop facile avec le numérique d’après le photographe. La technologie et l’accessibilité de la photo le dépasse et l’étonne, comme les téléphones portables qui prennent des images. « Dans toutes les familles il y a quelqu’un qui peut faire des photos maintenant ! C’est plus la même chose. La photographie est devenue une affaire d’enfants ! »

Vision africaine de l’art contemporain

Invité à l’école des Beaux-Arts de Lyon en 2010 pour donner une conférence, Malick a été étonné : « la peinture, maintenant, c’est du charabia ! » On peint n’importe quoi et c’est la bouche qui complète. L’idée complète le travail. Pour moi ça ne sert à rien de raconter n’importe quoi, jouer aux dames avec le spectateur…l’image doit parler d’elle même » Dans la photo aussi, l’ancien ne comprend pas comment on peut exposer une photo d’oreille, de pied, une photo floue, de matière,… ce n’est pas ça la vraie photographie. D’après lui, on a pas besoin d’expliquer une photo, elle s’explique d’elle même.

Lors de ses nombreuses conférences en Afrique, Malick conseille toujours aux jeunes de photographier comme ils le sentent, de ne pas faire des images que les Européens veulent les voir produire aujourd’hui. Au Nord, la perception de la photo est différente : les pays développés ont dépassé la photographie traditionnelle. L’ancien leur recommande de ne pas prendre le train en marche, et surtout de rester Africains. « Maintenant, soit tu t’intéresses aux images d’un photographe, soit à son esprit ! Basez vous sur votre appareil pour faire la photo. Il ne faut pas avoir une idée derrière l’appareil pour photographier. Montrez quelque chose de direct ! » Une photo doit tout dévoiler au premier coup d’œil, pas besoin d’étudier ou de philosopher dessus pour la comprendre. Malick me montre alors un livre de Doisneau, Les Révoltés du Merveilleux, avec des portraits d’artistes marginaux révoltés contre les canons de l’esthétisme : « Tu vois, ils ne veulent plus du merveilleux, ils sont révoltés ! On ne doit pas copier cette décadence ! »


Malick, lors de notre première rencontre à son domicile

Vivre pour Donner et Donner pour Vivre

Son argent, Malick le distribue. « Je donne cadeau, je fais des trucs… ou pas cadeau seulement : ceux qui en ont besoin je leur donne. Et moi je suis content de leur offrir ». Ainsi, le photographe bienfaiteur soigne des malades, soutient des ONG, aide les femmes de son village, achète des motopompes, construit des écoles, une maternité, des véhicules de transport, des groupes électrogènes, du matériel de culture…et j’en passe… tout cela grâce à l’argent de la photo. « Il faut être uni ! Je paie beaucoup de traitements pour les malades du village, et même d’ailleurs. »

Selon Malick, il y a trois façons de donner : par orgueil, pour être reconnu, ou simplement parce que quand on fait le bien on est content soi-même. C’est cette troisième définition qui lui convient le mieux : Malick est heureux quand il satisfait les autres. « Il suffit d’ouvrir la bouche, si vous avez un problème actuellement et que j’ai les moyens, je vous arrange ! » Il se dit souvent esclave de sa générosité : il a besoin de ça pour vivre. A un tel point que les jours sans argent il peut rester enfermé chez lui pour ne pas croiser de personnes dans le besoin, et si c’est le cas, il leur demande de ne pas lui parler, de repasser un autre jour pour ça ! La détresse des autres lui fend le cœur, profondément. « La photo, ça m’a permis de donner aux gens, les satisfaire, c’est ça qui me plaît. Ce n’est pas pour moi même, je n’ai pas l’orgueil d’être eux-mêmes ! C’est une chance de pouvoir donner aux autres ! »

Quand Malik a gagné le prix Hasselblad, l’un des plus prestigieux au monde dans la photographie, il a reçu un chèque de 36,5 millions de francs CFA (environ 55 000€), une somme astronomique pour un malien. Il a organisé une grande fête dans son village, et a partagé tout cet argent, dans la totalité. « On dit au Mali que le miel n’est pas bon dans une seule bouche : si je goûte et que tu ne goûtes pas je ne pourrai jamais partager avec toi la saveur du miel ! Donc il faut donner, c’est quand même meilleur. »

Aujourd’hui, le plateau du studio Bagaladji est peu fréquenté, mis à part les jours de fête. L’appareil photo entre petit à petit dans les cours des familles bamakoises, les téléphones portables prennent des images qu’on s’échange via Bluetooth… Les portraits sont devenus aussi plus chers : le prix des consommables a beaucoup augmenté. Karim, un fils de Malick, s’occupe des réparations et des reportages : mariages, baptêmes, anniversaires, bals de fin d’année… De son côté, Malick fait encore de temps en temps des portraits, et parfois même des réparations. Le studio reste très visité, notamment par les occidentaux de passage venus acheter un tirage ou se faire tirer le portrait. Il les accueille d’un large sourire amical. Plusieurs galeries dans le monde vendent ses œuvres, et il perçoit un pourcentage. « Au départ on me payait moins, mais aujourd’hui je ne me plains pas ! Il ne faut pas être trop gourmand. Pour un africain, c’est déjà énorme ! »

À Soloba, le jeune Malick vivait en famille dans une maison en terre au toit de paille, aujourd’hui il a construit une grande maison à Bamako pour loger plusieurs générations. Ses 15 enfants sont tous assistés par le père bienveillant, mais tous savent aussi qu’il ne laissera pas d’argent, car Malick refuse la capitalisation. « Après ma mort ils n’auront plus rien mis à part mes négatifs ! » Certains le croient fou, sa famille ne le comprend pas vraiment et les anciens du village pensent qu’il est une sorte de saint : Malick n’a pas besoin d’aller à la Mecque, il l’a déjà acquise, il ira tout droit au Paradis ! Certaines familles, reconnaissantes, ont même baptisé un de leur fils de son prénom, pour ne jamais oublier le bienfaiteur du village. « C’est incroyable ! » me dit-il, les yeux pétillants.

Benoit Facchi

Partager / Share :
  • Twitter
  • Google Bookmarks